"L'humain cherche à exprimer ce qu'il est, au fond.
Il veut prendre forme, s'épanouir dans ce monde."

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La libération du piton

Le Vaud, le 29 avril 2020


La libération du piton

Il était en éruption. En éruption permanente, incessante.

Le magma surgissait, jaillissait; de bas en haut, de gauche à droite, de droite à gauche. Et même, de haut en bas. Les laves écarlates bouillonnaient, résonnaient, foisonnaient, fusionnaient. Et fissionnaient, dans des formes nouvelles, originales et improbables. Pour se mêler, s’emmêler à nouveau. Jamais le calme, jamais la paix.

Les neurones envahis par les gaz, le cortex liquéfié par la chaleur, il était le jouet - que dis-je le jouet? la proie - de ses réflexions rougeoyantes, de ses pensées tournoyantes, de ses idées flamboyantes. La chambre magmatique, où ensemble elles préchauffaient à l’infini, alimentait sans répit la cavité cervicale; authentique salle de torture.

"Cela sent le soufre, cela sent sérieusement le soufre…"

Au haut du piton, la fournaise était insupportable. Le cratère, d’envergure impressionnante, ne suffisait plus à contenir la combustion, l’inflammation galopante. L’explosion semblait inéluctable.

Soudain, la chambre magmatique s’effondra sur elle-même. En l’instant, à travers le maintenant, un canal se creusa jusqu’au lac immense, critallin, aux éclats lumineux d’un blanc intense. Une eau sereine, faite d’une multitude de gouttes, à l’inégalable égalité d’âme.

 "Cesser de brûler, ce n’est pas s’éteindre…"

Les réflexions battaient en retraite, les pensées agitaient le drapeau blanc, les idées signaient leur reddition. Le vide, enfin, s’installait.

Une brise légère, rafraîchissante, remontait du lac souterrain. Elle annonçait l’arrivée de milliards de sphères liquides, liées les unes aux autres, dansant joyeusement tout au long du canal jusqu’aux pieds du volcan, jusqu’à son tronc, jusqu’à sa tête.

"I’m singing in the rain, I’m singing in the rain…"

Le piton désormais, en un élan majestueux, propulsait en les airs les eaux qu’il puisait à sa source; la seule, l’unique, à laquelle il était enfin connecté.

Il avait gardé toute sa puissance, toute sa faculté à exprimer, communiquer, à faire surgir, à faire jaillir. Mais plutôt que de produire d’ardentes faussetés, il offrait aujourd’hui au monde la vérité. Celle qui, une fois retombée sur terre, traverse les couches, rejoint le lac souterrain; et réapparaît au sommet des volcans affranchis de leurs laves écarlates. 

Emorej Lojuob / décembre 2015


Emorej Lojuob. L'homme qui se cachait derrière son miroir. Et qui rêvait qu'il soit sans tain.


Jérôme Boujol

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